C’est votre dernière année d’études et l’inévitable panique s’installe : après toutes ces nuits arrosées de café, le stress des échéances qui n’en finissent plus, le cauchemar des examens manqués, vous espérez que le jeu en a valu la chandelle. Vous espérez que vos études déboucheront sur un emploi.
Vous n’êtes pas seul à vivre l’anxiété de la remise des diplômes. De nos jours, le taux d’admission postsecondaire est élevé et chaque année, il semble y avoir davantage de nouveaux diplômés que d’emplois sur le marché – vous avez sans doute entendu parler de ces diplômés avec mention qui sont passés maîtres dans l’art du café au lait.
Depuis la récession, le taux de chômage est élevé au Canada, il plafonne à environ 7,1 pour cent et une grande partie des personnes sans emploi ont entre 15 et 24 ans. Après la récession, les jeunes gens se sont débattus pour entrer sur le marché du travail, alors que les employés plus âgés et plus expérimentés trouvaient un nouvel emploi. Les stages, souvent non rémunérés, sont presque devenus un rite de passage vers le marché du travail – et rien ne garantit jamais qu’ils mèneront à un emploi.
Le taux de chômage suit souvent des cycles, explique Gordon Betcherman, professeur à l’Université d’Ottawa qui se spécialise dans le développement du marché du travail. C’est une tendance récurrente qui se produit lorsque l’économie subit des bouleversements majeurs et que la demande de main-d’œuvre enregistre une chute.
« D’un point de vue purement technique, le Canada n’est pas en récession, mais l’économie y est pratiquement stagnante, elle est certainement au ralenti. Tant et aussi longtemps que le pays ne revient pas à son plein potentiel économique, la demande de main-d’œuvre ne sera pas élevée », affirme M. Betcherman.
Toutefois, les faits et les statistiques occultent l’un des grands problèmes du marché du travail au Canada : le nombre incalculable de domaines et de régions où, au pays, on cherche désespérément à recruter.
Les régions rurales du Canada déploient beaucoup d’efforts pour attirer des employés de partout au pays. Les emplois dans le domaine de l’exploitation des sables bitumineux à Fort McMurray offrent des salaires alléchants et, souvent, n’exigent aucune expérience particulière. À Waterloo, le secteur de la technologie voit ses employés partir au profit de géants américains de la haute technologie.
Selon les études du gouvernement, c’est le secteur des sciences, de la technologie, du ingénierie et des mathématiques; des technologies de l’information et des communications; des soins de santé et des métiers spécialisés qui enregistrent les plus importantes pénuries de main-d’œuvre.
Les emplois sont là – il faut juste réviser votre stratégie de recherche d’emploi.
La nouvelle économie
Dans les années 1950, le Canada est entré dans l’ « âge d’or » du marché du travail : l’économie du pays était stable, sa main-d’œuvre plus ou moins qualifiée, mais très bien payée. Après le secondaire, votre diplôme en poche ou pas, vous trouviez du travail dans un secteur ou un autre – que ce soit la construction, les mines, la foresterie, l’industrie manufacturière – et vous gagniez un salaire très décent pour nourrir votre famille. C’était le temps béni d’une économie florissante, maintenant un mythe que l’on s’amuse à parodier.
Le rôle du Canada dans l’économie mondiale a changé. L’industrie manufacturière a rétréci à cause de la concurrence internationale. Le développement des nouvelles technologies a explosé, ce qui a eu pour effet de nous rendre encore plus dépendants de la technologie. Le problème, c’est que la technologie « tue les emplois », rendant obsolètes bon nombre des services offerts par des êtres humains.
De plus, les critères de sélection des candidats sont plus musclés. Ce qui autrefois distinguait un candidat d’un autre est maintenant la norme. S’il fallait au moins un baccalauréat pour se distinguer, maintenant il faut au moins une maîtrise.
Tout cela s’est produit si vite que personne n’a eu le temps de prévoir à quel point ces changements allaient bouleverser notre économie. Notre société dans son entier a négligé la transition et doit maintenant faire du rattrapage.
Éduquer au sujet de l’éducation
« L’économie a pris un tournant et a changé, mais la main-d’œuvre non, pas plus que notre système de formation », raconte Ken Coates, titulaire de la chaire en recherche sur l’innovation régionale, à l’école supérieure de politique publique Johnson-Shoyamam, de l’Université de Saskatchewan.
Le problème, c’est la manière dont les gens sont formés. « D’un point de vue purement économique, les universités admettent trop d’étudiants dans des disciplines générales et leurs enseignements ne sont pas bien faits », explique M. Betcherman.
De nos jours, les universités admettent un nombre record d’étudiants, et ces derniers se spécialisent dans des disciplines qui ne correspondent pas aux tendances du marché de l’emploi. Les enseignants diplômés doivent se rendre à l’étranger pour enseigner, ou attendre cinq ans avant de trouver un emploi à temps plein dans une ville canadienne. Les diplômés des facultés de droit n’arrivent pas à trouver les postes de stagiaires dont ils ont besoin pour décrocher leur diplôme. Les diplômés de la faculté des arts passent par des études techniques au niveau collégial pour acquérir les compétences qui déboucheront sur un emploi.
« Nous évoluons dans une économie spécialisée. Les gens doivent donc se spécialiser pour trouver du travail. Il faut arrêter de penser que l’université est un passage obligé vers l’emploi, ce n’est pas le seul endroit où recevoir une formation qui débouchera sur des revenus », poursuit M. Coates.
Selon M. Becherman, l’idéal serait de réorienter les gens dans le système d’éducation de sorte que l’on puisse avoir une main-d’œuvre qui réponde mieux aux besoins du marché du travail : « Ceci se produit quand un individu prend des décisions en fonction de ce qui se passe dans le monde. »
Les enseignants ont un rôle à jouer. Dès le secondaire, ils devraient s’attarder davantage à informer les élèves sur les domaines et les secteurs qui ont de plus en plus besoin de main-d’œuvre, explique M. Betcherman. Pour prendre des décisions éclairées au sujet de leur avenir professionnel, les jeunes gens doivent être conscientisés aux tendances du marché du travail.
Pour M. Coates, ceci veut dire qu’il faut inciter les élèves à se débarrasser de leur terreur de faire un « travail de col bleu ». Les jeunes comme leurs parents rêvent d’emplois dans de grosses firmes spécialisées en nouvelles technologies comme Google ou BlackBerry, ajoute-t-il, alors qu’il y a des tas d’autres débouchés beaucoup plus réalistes dans d’autres domaines.
Formation et nouvelle économie
Les universités offrent les programmes d’études les plus vastes qui, selon leur réputation, sont plus stimulants qu’ailleurs. Le volume des programmes et des classes est généralement important et l’apprentissage est aussi plus théorique, ce qui signifie que les étudiants n’ont pas toujours l’occasion d’acquérir une expérience pratique.
« Les universités s’accrochent à l’idée que leur vocation est d’éduquer, et non de former, explique M. Coates. Elles ne sont pas à l’aise à l’idée qu’elles sont là pour préparer des gens au marché du travail. »
Pour les collèges, c’est l’inverse. Ils offrent aussi des enseignements théoriques, mais ils privilégient l’apprentissage pratique. Leurs programmes sont très spécialisés et visent à former des jeunes qui seront prêts à intégrer le marché du travail dès la fin de leurs études. Pour M. Coates, les collèges sont passés maîtres dans l’art d’adapter leurs programmes pour qu’ils répondent aux besoins changeants du marché du travail.
Jo-Ann Aubut, doyenne du développement des programmes au Collège Algonquin, a étudié à l’université et au collège. Elle affirme que les études universitaires seront toujours précieuses, mais qu’étant donné la conjoncture économique, les études universitaires laissent moins de chances de trouver un emploi.
« L’une des valeurs ajoutées des études collégiales, c’est que depuis des années, nous façonnons des programmes axés sur l’apprentissage par l’expérience, que ce soit dans nos laboratoires ou grâce aux liens que nous forgeons avec la collectivité et qui nous permettent de trouver des stages en milieu de travail », explique-t-elle. Le collège dispose d’une variété de laboratoires simulant un milieu de travail réel, ce qui permet de former les étudiants en fonction de la spécialité de leur programme d’études. « Si un étudiant décroche son diplôme en ayant déjà une expérience de travail, vu le climat actuel, il est mieux préparé à se trouver du travail. »
Tous les experts – en économie, en éducation et au gouvernement – en sont arrivés à penser qu’il est nécessaire d’éduquer les jeunes en fonction des programmes offerts dans les établissements d’enseignement, mais en tenant compte des besoins du marché de l’emploi.
« C’est une question de culture. On a toujours cru que pour se trouver un “bon emploi” – c’est-à-dire avocat, enseignant, docteur – il fallait aller sur les bancs d’une université », raconte Mme Aubut.
« Il faut donc changer ces mentalités et montrer aux gens que les collèges ont beaucoup à offrir, et je crois que nous soyons en voie de communiquer ce message, ajoute Mme Aubut. La majorité des emplois sont pourvus par des diplômés de collèges et non d’universités. »
Il n’y a sûrement pas une tonne d’employeurs qui désirent embaucher un diplômé dont le curriculum vitae n’affiche qu’un baccalauréat en arts et aucune expérience de travail. Ceci dit, les compétences qu’un jeune intègre au niveau postsecondaire demeurent un atout indispensable pour les employeurs.
La capacité de résoudre des problèmes, de tisser des réseaux, de bien communiquer, et les autres habiletés interpersonnelles sont connues comme étant des compétences non cognitives, ou « générales ». Les économistes ont constaté que les gens dotés de fortes compétences générales se débrouillent généralement très bien sur le marché du travail.
Joanne McDonald est directrice des services d’emploi et des activités étudiantes au Collège Algonquin. Elle sert de courroie de transmission entre les employeurs et les étudiants ou les anciens. Elle trouve que les « employeurs cherchent des candidats dont les talents sont multiples, c’est-à-dire qui ont les compétences, l’habileté et les connaissances nécessaires sur le plan technique, mais qui ont aussi des compétences générales ».
Les effectifs de demain auront un rôle important à jouer pour combler les lacunes liées à ce décalage entre la formation et les besoins du marché. « Les étudiants doivent déterminer ce qu’ils voudraient faire et ce qu’ils aiment faire, mais ils ont la responsabilité de s’assurer que c’est quelque chose qui leur permettra de trouver un emploi au pays », ajoute M. Betcherman.
S’ils sont attentifs aux grandes tendances du marché – l’évolution des technologies, l’âge de la population active, le besoin d’entrepreneurs – les jeunes gens seront davantage en mesure de s’assurer un avenir professionnel.
Pour comprendre quelle est leur place dans la nouvelle économie, ajoute M. Coates, les étudiants doivent explorer la main-d’œuvre, explorer leurs choix d’études et explorer le monde. Ils ne peuvent se permettre d’être paresseux ou négligents lorsqu’ils prennent des décisions engageant leur avenir professionnel.
« Il est temps de vous débarrasser de vos œillères, d’aller dans les écoles de la région, de les visiter, de voir comment elles sont et les programmes qu’elles offrent. Pendant que vous êtes étudiants, essayez de décrocher un emploi d’été et un emploi à temps partiel pendant l’année scolaire. Cela vous donnera l’occasion de vérifier ce que vous aimez et ce que vous n’aimez pas », précise-t-il.
Quant à ceux qui se passionnent pour un travail offrant peu de débouchés, le secret est peut-être de commencer à chercher ailleurs que dans leur région. « C’est sûr qu’on préfère faire quelque chose qui nous passionne, mais si votre passion ne vous permet pas de travailler dans votre région, alors il faut peut-être élargir le périmètre de recherche et vous serez peut-être obligé de déménager pour travailler », explique Mme Aubut.
Il y a de l’espoir pour les garçons de café trop qualifiés. « Les jeunes doivent comprendre que les données démographiques sont en leur faveur. D’ici quelques années, ils seront témoins d’un retour du balancier, déclare M. Betcherman. Alors que les baby-boomers quittent le marché du travail, la demande de travailleurs va forcément grimper. »
Quels que soient les besoins du marché, les études sont un investissement dans toute une vie, conclut M. Betcherman : « Ça peut paraître long, mais le diplôme vous le rendra au multiple. »





